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Élisabeth de Fontenay et Ramin Jahanbegloo

Sun, 10/14/2012 - 20:11 -- razinadmin
Élisabeth de Fontenay
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Tandis que l'Europe s'est construite autour de la mémoire de la Shoah et du « plus jamais ça », les tenants du négationnisme ont trouvé refuge au Moyen-Orient. Dans l'ombre du conflit israélo-palestinien, leurs thèses, reprises par de nombreux responsables politiques, sont massivement diffusées dans l'opinion publique. Philosophes engagés, la Française Élisabeth de Fontenay et l'Irano-Canadien Ramin Jahanbegloo s'interrogent sur la façon dont on peut combattre ce fléau.

Propos recueillis par Martin Legros / photographies de Frédéric Poletti
Ramin Jahanbegloo, philosophe irano-canadien, est l'auteur d'En toutes libertés, avec Isaiah Berlin (Le Félin, 2006), et de Sous les ciels du monde. Entretiens, avec Daryush Shayegan (Le Félin, 1992). Ancien animateur de forums démocratiques à Téhéran, aujourd'hui professeur à l'université de Toronto, il a été arrêté et placé en cellule d'isolement pendant cent vingt-cinq jours pour avoir critiqué les discours négationnistes du président Mahmoud Ahmadinejad.
À ses côtés, Élisabeth de Fontenay, grande figure intellectuelle, auteure de nombreux essais sur la condition animale, notamment Sans offenser le genre humain. Réflexions sur la cause animale (Albin Michel, 2008). Proche de Vladimir Jankélévitch et de Hans Jonas, juive élevée dans la tradition catholique, elle n'a cessé d'interroger la mémoire douloureuse de la Shoah dans les pas de Pierre Vidal-Naquet et de Jean-François Lyotard. Aujourd'hui, elle préside la commission Enseignement de la Shoah au sein de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qui vient de lancer le programme Aladin, lequel met en ligne à destination du Moyen-Orient des documents traduits en arabe, en turc et en persan, qui expliquent ce qui s'est passé et proposent quelques témoi-gnages majeurs.
C'est à l'occasion d'un grand colloque sur le déni de l'Holocauste (1) qui s'est tenu en novembre dernier à l'École normale supérieure, à Paris, que Philosophie magazine a demandé à ces deux philosophes engagés de s'exprimer. Pour l'un et l'autre, la lutte contre le négationnisme engage notre rapport à la vérité.
 
Ramin Jahanbegloo : C'est par le biais de mes lectures philosophiques (Hannah Arendt, Paul Ricoeur, Isaiah Berlin) et d'une réflexion sur le mal que j'en suis venu à me sentir concerné par la question de la mémoire de la Shoah. Cela m'a décidé à me rendre à deux reprises à Auschwitz. J'en suis revenu avec la conviction que cet événement n'appartient pas seulement à l'histoire juive, mais que le travail de mémoire et de compréhension concerne l'humanité tout entière. Nous avons à répondre de cet événement, et la mémoire est la première des responsabilités. Mais le négationnisme met aussi en jeu notre rapport à la vérité. Le piège dans lequel il veut nous entraîner, c'est que nous ne soyons plus à même de distinguer la vérité historique d'une croyance ou d'une opinion : certains auraient la liberté de croire ou de ne pas croire en l'événement. Or, comme l'a montré Arendt, c'est quand la distinction entre les faits et les opinions tombe que tout devient possible. Autant dire que, lorsque j'ai vu que différents hommes politiques au Moyen-Orient faisaient du négationnisme un élément de leur propagande politique et populiste, affirmant que la Shoah était un mythe, je me suis senti dans l'obligation de me pencher sur cette question. C'est ce qui m'a valu un emprisonnement de cent vingt-cinq jours pour « espionnage » dans les prisons de Téhéran…
 
Élisabeth de Fontenay : Presque toute la famille juive de ma mère a été exterminée à Auschwitz, c'est vous dire combien je ressens le scandale de cette négation. Pour les philosophes dont je me sens proche, Jankélévitch, Levinas, Jonas et Adorno, Auschwitz a fait voler en éclats nos catégories morales et métaphysiques. Je pense comme vous qu'il y a là une dette morale et politique de l'humanité, et pas seulement un devoir de mémoire. On confond trop souvent le révisionnisme et le négationnisme, alors qu'ils n'ont rien à voir. Le révisionnisme est une démarche historienne qui consiste à réévaluer la compréhension d'un événement ou d'une période. Il y a des révisionnistes à visée stratégique, comme Ernst Nolte, qui fut au coeur de la querelle des historiens en Allemagne : il entendait expliquer et comprendre le nazisme comme une réplique au communisme qui l'a précédé. Ou comme les « nouveaux historiens » israéliens, qui réécrivent l'histoire officielle de la guerre de 1948. Le révisionnisme, on peut le critiquer avec les armes de la recherche et de l'argumentation. Le négationnisme, non, car il est d'un autre ordre, il met en question l'existence même des faits, il est fou et il rend fou. Son ampleur dans le monde arabo-musulman a de quoi effrayer : aujourd'hui, en Iran, il y a trois cents thèses négationnistes en cours dans les facultés d'histoire… Je suis heureuse de pouvoir m'entretenir avec un philosophe iranien qui a le magnifique courage d'aller à contre-courant.
 
R. J. : La négation de la Shoah est, comme le crime qu'elle désavoue, un phénomène européen. La destruction des Juifs devait être totale, jusqu'à effacer les traces de l'acte lui-même. Et c'est en Europe, dès le lendemain de la guerre, que le négationnisme a commencé et perduré, jusqu'à ce qu'une législation plus répressive limite le phénomène. Mais depuis une dizaine d'années, il s'est exporté dans le monde arabo-musulman. C'est nouveau ! On le retrouve partout, dans les discours des dirigeants politiques, dans les médias, dans des conférences. Mais les sources restent européennes. À la conférence internationale intitulée « Révision de l'Holocauste : une vision globale », qui s'est tenue à Téhéran en 2006, les principaux intervenants étaient des négationnistes occidentaux.
 
É. F. : À vos yeux, pourquoi le négationnisme a-t-il cette seconde vie dans le monde arabo-musulman ?
 
R. J. : À cause du conflit israélo-palestinien, dit-on : nier la Shoah, c'est pour les Arabes nier le « mythe fondateur » de l'État d'Israël. À mes yeux, il n'y a aucun rapport entre les deux événements. La Shoah est une vérité historique du passé, et le conflit des Palestiniens avec l'État d'Israël est un conflit politique contemporain. Ce n'est pas en effaçant le premier que l'on va résoudre magiquement le second.
 
É. F. : Le conflit israélo-arabe joue un rôle indéniable dans ce « complotisme » indigent qui donne la dimension d'une psychose collective au déni de -l'Extermination. Et les islamistes n'en sont pas à une incohérence près. Le cheikh Youssouf Al-Qaradawi a pu déclarer dans un prêche : « Les juifs sont des traîtres et des lâches ; avec l'aide d'Allah, les croyants leur feront ce que Hitler leur a fait. » Les mêmes fanatiques nient l'événement et s'en servent comme d'un terme de comparaison : le principe de contradiction semble leur échapper. Il est évident qu'à chaque Intifada ce négationnisme « arabo-musulman » ressurgit en Europe. Mais ceux qui s'en inquiètent sont immédiatement accusés d'islamophobie. En même temps, comment ne pas reconnaître que les Palestiniens, même si le grand mufti de Jérusalem a pris parti pour Hitler, ne sont pas responsables de la destruction des Juifs d'Europe ?
 
R. J. : La résurgence du négationnisme au Moyen-Orient tient en grande partie au rapport à la poli-tique qui domine les sociétés arabo-musulmanes. L'idée d'une grande conspiration où l'invention de la Shoah aurait abouti à la création d'Israël permet de tout expliquer à peu de frais. Dans un contexte politique où les peuples n'ont pas le sentiment d'avoir prise sur l'histoire, l'idée du complot est d'un grand secours.
 
É. F. : Il faut rappeler sans cesse que l'idée du retour en Palestine est presque aussi ancienne que l'identité juive. Et que le mouvement sioniste existe depuis la fin du XIXe siècle. C'est sur une volonté politique d'émancipation que l'État d'Israël s'est fondé, même si l'urgence de sa reconnaissance et le vote des Nations unies en 1947 sont sans doute venus d'un choc émotionnel face à la découverte de l'Extermination. Maintenant, il faut être clair : les nouveaux historiens israéliens ont raison de montrer, à l'encontre de l'historiographie officielle, que la création de l'État -d'Israël a entraîné l'expulsion forcée d'une partie de la population palestinienne – ce que les Arabes appellent la Naqba, la « catastrophe ». Il reste que l'assimilation des Israéliens aux nazis est parfaitement obscène et qu'elle décourage les militants de la paix.
 
R. J. : La Shoah est mal connue au Moyen-Orient. L'éducation n'a pas été faite. Primo Levi cite un nazi qui dit que leurs crimes sont tellement monstrueux que personne ne les croira plus tard. Je pense qu'il faut surtout réfléchir à la portée ontologique de ce concept de « monstruosité ». Le monstrueux est par définition ce qui excède en mal tout ce qu'on peut concevoir. C'est un mal qui devient inavouable. Or la tâche de la pensée philosophique est justement de dissiper la peur de l'inavouable par le courage de la réflexion. C'est là que le travail de l'historien ou du philosophe devient un combat éthique. En faisant l'histoire de la Shoah, on combat toute forme de monstruosité. Mais c'est parce qu'on parle de la Shoah qu'on pourrait parler également des abus d'Israël à l'égard des Palestiniens.
 
É. F. : Là, je ne suis plus du tout d'accord avec vous, ni sur le plan des faits ni sur la philosophie de la lutte contre le négationnisme. Sur le plan des faits, on ne peut pas laisser entendre que les Israéliens se comportent avec les Palestiniens comme les nazis avec les Juifs. Si la pédagogie de la Shoah devait conduire à ce type d'analogie, elle n'aurait servi qu'à redoubler le pire. Sur le fond du problème, je ne suis pas du tout convaincue que le détour par l'histoire, en l'occurrence celle de la Shoah, permette à deux peuples qui s'opposent depuis un demi-siècle de se comprendre et de s'entendre. C'est au contraire en dissociant drastiquement la problématique de l'Extermination (travail de l'histoire) et celle du conflit israélo-palestinien (responsabilité politique) qu'on apportera une solution au conflit et que les mémoires pourront un jour se départager puis, éventuellement, se partager.
R. J. : À mes yeux, il faut prendre la Shoah comme une idée axiale de l'histoire pour les générations futures. Combattre les négationnistes, c'est combattre le déni de toute forme de vérité historique telles que le stalinisme, les crimes du franquisme, les abus politiques et économiques au Moyen-Orient ou ailleurs. Les intellectuels doivent se saisir de cette question, faire de l'objectivité historique une arme de combat.
 
É. F. : Faire de l'histoire… Est-ce que, quand nous réclamons toujours plus d'histoire, nous ne sommes pas trop occidentalo-centrés ? Est-ce qu'il y a une place pour l'histoire dans la tradition arabo-musulmane ?
 
R. J. : Oui, il y a eu des grands historiens comme Ibn Khaldun…
 
É. F. : À quelle époque ?
 
R. J. : Ibn Khaldun est un historien du XIVe siècle.
 
É. F. : Je parle de l'histoire telle que nous la connaissons depuis le début du XXe siècle. L'histoire comme science, discipline.
 
R. J. : Il n'y a en tout cas pas de raison que cette exigence ne puisse pas être entendue ailleurs qu'en Occident.
 
É. F. : Mais à quelle condition ? Je voudrais partager votre optimisme. Mais je pense qu'on ne peut pas se battre uniquement sur le plan des idées et des représentations, que les illusions doivent être détruites à la racine. C'est ce que Marx disait de la religion : si vous ne mettez pas fin à ce qui rend la fausse conscience nécessaire, c'est-à-dire la misère et l'oppression, vous ne détruirez pas la religion. Les puissances arabo-musulmanes de la région ont laissé croupir les Palestiniens afin d'empêcher la création d'un État qui leur fait beaucoup plus peur qu'Israël ! La solution est politique et économique : deux peuples, deux États, Jérusalem partagée… Mais, en dépit de ces hommes admirables qui, de part et d'autre, ont participé aux différentes négociations, on finit par se dire que les Arabes n'accepteront jamais un État juif, et par constater que les Israéliens ne sont pas prêts aux compromis nécessaires. Les causes de la destitution mutuelle sont tellement radicales, archaïques !
 
R. J. : Il y a deux registres : lutter contre le mensonge historique, cela ressort de notre responsabilité à tous. D'autre part, c'est parce qu'il y a cette recherche de la vérité historique qu'il peut y avoir un dialogue entre juifs et musulmans, ou entre les Orientaux et les Occidentaux. Dans tous les cas, la condition du dialogue c'est le refus partagé du mensonge et la recherche de la vérité. C'est la recherche courageuse de la vérité et le souci permanent de transparence et de sincérité qui nous séparent des négationnistes.
 
É. F. : Je suis impressionnée par votre espérance d'homme des Lumières dans la possibilité pour les peuples de s'accorder à travers la reconnaissance de la vérité. Il suffit, pour en douter, d'évoquer ce qui s'est passé aux conférences de l'ONU contre le racisme et la xénophobie à Durban, en 2001, où sous couvert de dénoncer la politique d'Israël on a donné libre cours à l'antisémitisme le plus virulent. La vérité et la justice ne peuvent se manifester qu'à la condition d'une volonté démocratique. Je m'inspirerais plutôt du philosophe Jean-François Lyotard, qui soutient que le différend au sujet d'un tort est irréductible au litige concernant un dommage. Ce qui oppose aux Israéliens et à la plupart des Juifs le plus grand nombre des Arabes et des musulmans relève bien d'un différend. Il y a quelque chose de profondément intelligent et généreux dans votre position, et j'ai pour cela de la gratitude envers vous. Mais je pense que le mal est si radical qu'une résolution acceptable n'apportera pas un terme définitif au négationnisme.
 
R. J. : Vous pensez que le bois de l'humanité est tordu, pour parler comme Kant ?
 
É. F. : Oui, même si je trouve cette formulation trop tributaire de la croyance au péché originel. Enfin ! Nous nous accorderions à dire avec Francis Scott Fitzgerald : « On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. »
 
R. J. : Ce que Kant aussi nous suggère c'est que l'histoire de l'humanité est le véritable pédagogue de l'humanité. Je crois que nous devons courir le beau risque de la vérité et participer ainsi au combat contre le relativisme et l'intolérance. C'est la seule manière de démêler le vrai du faux, car « le mélange du vrai et du faux, comme dit Paul Valéry, est plus faux que le faux ». Je veux croire en la possibilité d'une reconnaissance mutuelle sans tomber dans le relativisme absolu
 
(1) Pour nommer la destruction des Juifs d'Europe, les Anglo-Saxons utilisent le terme « Holocauste » (sacrifice), là où les Français préfèrent « Shoah » (catastrophe).

 

Link: http://www.philomag.com/article,dialogue,elisabeth-de-fontenay-et-ramin-jahanbegloo-les-habits-neufs-du-negationnisme,893.php

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